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¿ A Quien le Importa ?

* « A quien le importa » : chanson interprétée en 1986 par Alaska, égérie du mouvement culturel de la Movida et l’une des principales icones gay en Espagne.



22 Avril 2022

Lucie referma la porte de la cabine en poussant un soupir de satisfaction. D’un regard, elle apprécia le confort luxueux de la pièce, composée d’un coin salon relativement spacieux pour un espace aussi restreint, d’une chambre à coucher confortable et d’une petite salle de bain individuelle. Elle s’avança vers Cristina qui la regardait en souriant. Les deux femmes s’embrassèrent tendrement puis se tournèrent vers le hublot qui leur offrait une incroyable vue sur l’océan.

Il faut dire qu’elles n’avaient pas regardé à la dépense : suite parentale avec vue sur la mer pour elles et les filles, composée de deux cabines attenantes, communicant l’une avec l’autre par une simple porte. Ce voyage, tant attendu, représentait pour elles tellement de choses ! Cela faisait presque dix ans que Cristina en avait fait la promesse à sa compagne, quinze ans après leur rencontre.

***

En 1997, Lucie avait 21 ans et était étudiante à l’Université de Toulouse, en troisième année d’histoire de l’art. Jeune fille native de l’agglomération toulousaine, timide et réservée, elle n’avait jamais fait état de son attirance pour les filles, et ses quelques expériences amoureuses étaient jusqu’alors restées sans lendemain.

Cette année-là, une autre jeune femme, à peine plus âgée qu’elle, avait fait, grâce au formidable programme Erasmus, le voyage depuis Barcelone pour venir parfaire son français dans la capitale occitane. Grande, brune, élancée, Cristina était dotée d’un tempérament exubérant et enjoué. C’est elle qui remarqua Lucie - qu’elle appelait Luz, lumière en castillan - alors qu’elles suivaient le même cours dans un amphi pourtant bondé. Elle l’aborda, lui offrit un café, et l’amour fit le reste.

Aux côtés de Cristina, Lucie se sentait revivre, moins gênée par le regard que les autres posaient sur elle. Il faut dire que sa compagne apportait avec elle le souffle de« La Movida », ce vent libertaire qui soufflait sur l’Espagne depuis le début des années 80. Elle lui fit découvrir les premiers films d’Almodovar, moins connus en France, et le cinéma de Bigas Luna et d’Amenabar, avec l’incroyable « Abre los Ojos », bien avant qu’il ne passe par la moulinette hollywoodienne pour en faire un remake insipide à la gloire d’un certain acteur. Elle lui fit surtout découvrir la musique espagnole en général et le rock catalan en particulier, s’amusant de constater que la « pequeña francesa » ne connaissait que le groupe Meccano, au travers de la chanson « Mujer contra Mujer » qui avait fait un carton dans sa version française.

Au printemps 1998, pour fêter leur première rencontre, Cristina amena Lucie en week-end à Barcelone, pour lui faire visiter la ville de son enfance. Elles se promenèrent dans la vieille ville et le Bari Gòtic, s’émerveillèrent dans les musées de Miró et Picasso, fouillèrent la ville à la recherche des trésors cachés par Gaudi, au premier rang desquels Lucie plaça la Pédrera et le parc Güell, loin devant la Sagrada Familial dont l’aspect imposant l’intimidait. La jeune française fut impressionnée par la vie nocturne, l’animation et la foule qui grouillait dans les rues, depuis la place Catalunya jusqu’au vieux port. Pour finir, elles assistèrent au concert rock du groupe « Sopa de Cabra », au Palais de la Musique Catalane, sur Las Ramblas, reprenant à tue-tête «L’Empordà », leur titre phare.

Enfin, Lucie rencontra pour la première fois les parents et le jeune frère de sa compagne, et leur accueil chaleureux l’incita à dire la vérité sur sa vie amoureuse à ses parents. Ce qu’elle fit dès son retour. Cela ne fut pas simple, et la réaction de ses parents plutôt négative, mais sans violence ni rejet, ce qui la soulagea. Elle leur laissa le temps de s’habituer à cette idée avant de leur présenter sa compagne, qu’ils invitèrent pour les fêtes de noël.

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En janvier 2010, Lucie travaillait dans une association touristique et culturelle sur la Canal du Midi, et Cristina, qui s’était définitivement installée en France, était secrétaire trilingue dans une entreprise de transport entre la France et l’Espagne. Après treize ans de vie commune, leur couple, malgré des périodes de haut et de bas, était solide et leur attachement sincère. Elles étaient restées à Toulouse à la fin de leurs études respectives, aménageant dans un vaste appartement situé non loin de la Garonne et du Pont Neuf, dans le quartier de St Cyprien.

Cela faisait quelques années qu’elles se posaient la question de leur parentalité, souhaitant toutes les deux connaitre le bonheur d’aimer et d’élever un enfant. Le séisme d’Haïti précipita les choses, tout au moins finit de les convaincre sur le moyen d’y parvenir. Jusque-là hésitantes entre l’adoption ou les méthodes médicales de procréation, elles furent bouleversées par la vision de ces enfants si durement touchés.

Cristina n’ayant pas la nationalité française, c’est Lucie qui demanda l’agrément, remplit les dossiers et effectua toutes les démarches administratives. Après s’être concertées, elles avaient décidé de cacher l’existence de Cristina, pour ne pas prendre le risque que leur demande soit rejetée. Elles trouvaient cela injuste et rétrograde, mais elles préféraient mettre toutes les chances de leur côté.

Quelques mois plus tard, elles accueillaient deux petites filles, deux sœurs orphelines âgées de 3 et 5 ans. Les fillettes devinrent vite le centre de leur vie et, dans l’effervescence de la vie citadine, le statut particulier de cette famille « hors-norme » passait presque inaperçu. Seuls les habitants du quartier connaissaient leur situation et, hormis quelques réactionnaires, tout se passa plutôt bien.

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A l’automne 2012, elles faisaient partie des rangs des manifestants soutenant le projet d’une loi « Le mariage pour tous ». Elles étaient pacsées depuis l’arrivée des filles, et sans elles, cette situation leur aurait parfaitement convenue. Seulement maintenant, elles découvraient l’angoisse de ce qu’il pouvait se produire si l’une d’entre elle disparaissait, ou même, tout simplement, si elles se séparaient. Au regard de la loi, Cristina n’avait aucun droit sur ses filles, bien qu’elle en ait accepté avec bonheur tous les devoirs. Cette situation était non seulement injuste d’un point de vue légal, mais surtout déchirante sur le plan humain : si Lucie disparaissait, Cristina ne pouvait en aucun cas prétendre à leur garde, et les fillettes pouvaient fort bien être séparées de leur maman.

Et c’est au cours de la manifestation du 17 novembre à Toulouse que Cristina fit la promesse suivante : « Si la loi passe et que nous pouvons nous marier, nous partirons en voyage de noce à New-York, pour voir ce qu’il se passe ! », faisant ainsi référence à une chanson qui avait accompagné les premiers mois suivant leur rencontre : « No hay marcha en Nueva York ».

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Ce n’est que dix ans plus tard qu’elle put concrétiser cette promesse, leur offrant en guise de compensation pour cette longue attente, le luxe d’une croisière transatlantique à bord de ce géant des mers qui sortait des chantiers de Saint Nazaire : le « King of the Seas ».

Si elles avaient patienté aussi longtemps, c’était parce que Lucie et Cristina voulaient que les filles aient suffisamment grandi pour les amener sur leur île natale, à la rencontre de l’orphelinat qui les avait recueillies. Grâce au système d’adoption simple en vigueur à Haïti, elles pourraient peut-être y découvrir des indices leur permettant de retrouver des membres de leur famille, pour en apprendre un peu sur leurs parents biologiques. Ce voyage était donc pour toutes les quatre riche de symboles et de significations.

Leur arrivée à bord n’était pas passée inaperçue : l’hôtesse chargée de les accueillir fut d’abord surprise de voir deux femmes alors que, sur son livre d’enregistrement, elles étaient inscrites comme « Monsieur et Madame », montrant combien la loi, vieille pourtant de près d’une décennie, était encore peu rentrée dans les mœurs. Et puis, deux femmes accompagnées de deux adolescentes à la peau noire, cela ne se fondait pas très facilement dans le décor, d’un blanc immaculé ! Au passage, Lucie avait noté le regard de la commandante du navire, sans savoir s’il exprimait du dégoût ou du mépris. Peu importe ! Il y avait bien longtemps qu’elle ne s’arrêtait plus aux aprioris, qu’ils soient racistes ou homophobes.

En attendant d’arriver à New-York, où elles avaient prévu de passer quelques jours avant de s’envoler vers Haïti, elles étaient fermement décidées à profiter de cette croisière et de toutes les possibilités culturelles et de détente qu’offrait le bateau. Certains journaux avaient parlé d’un navire maudit, après les déboires et nombreuses mésaventures arrivées durant sa construction, faisant même planer l’ombre funeste du Titanic sur cette traversée. Lucie sourit en pensant à ces inepties, et, se préparant pour l’exercice de simulation qui venait d’être annoncé, se dit qu’il pouvait même y avoir un mort, elle ne laisserait rien venir gâcher leur plaisir.

Es la historia de un amor,

Como no hay otra iguál,

Que me hizo comprender,

Todo el bien, todo el mal,

Que le dió luz a mí vida,

Apagando la después.

Ay que vida tan oscura.

Sin tú amor no viviré.

(Es la historia de un amor / Carlos Almaran Eleta, 1956)



myriam