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Le King of Sea Code

- C’est quand même curieux…

- Mais de quoi tu parles, Anaïse ?

- Ben, toutes ces disparitions. Tu ne trouves pas, Maya ?



Assises en tailleur sur leurs lits jumeaux, les deux adolescentes chuchotaient pour ne pas que leur conversation puisse être entendue par leurs mères, qui dormaient dans la cabine à côté de la leur. Maya, l’aînée, répondit à sa sœur cadette :



- Je sais pas. Le capitaine dit que ces passagers sont morts, mais sans pouvoir expliquer la cause… que veux-tu que je te dise de plus ?

- Ah ! C’est bien toi ça ! Non mais réfléchis… c’est quand même étrange… d’abord la croisière. Pour traverser l’Atlantique, il faut en moyenne une semaine. Le premier à avoir réussi cet exploit c’est Le France, il y a déjà quarante ans. Il a rallié New-York en six jours seulement… tu ne vas pas me faire croire que pour ce qui est des prouesses techno-maritimes, l’évolution marche à l’envers et qu’il faudrait aujourd’hui plus de temps qu’à l’époque ! Alors, je sais bien que cette croisière inaugurale se veut être la plus somptueuse de tous les temps, mais passer de six semaines à 36 voire plus… y’a comme un os !

- Ben …

- Et tous ces incidents… la mort de Mary Sabow, pour commencer. Puis la disparition de la chanteuse Kenny et enfin, pour finir, cet accident dramatique pendant le spectacle du dresseur d’orques. Sans parler de cette histoire d’emplastification qui a bien failli nous renvoyer chez nous, ni même du suicide médiatique organisé, à la démesure du personnage, le Tsar Gérard 1er ! Ça fait quand même beaucoup d’évènements pour un seul bateau, non, même avec 6000 personnes à son bord !

- Peut-être que…

- Et maintenant, ces fameux morts ! Tu les connais toi ? Tu les as déjà vus, avant ou après leur trépas d’ailleurs ? C’est quand même fort que personne ne les ai remarqués avant d’apprendre leur décès ! J’ai demandé à plein de gens, c’est chaque fois la même réponse : personne n’est capable de dire à quoi ils ressemblaient, si l’écossaise avait des taches de rousseurs ou si le cubain portait la barbe en sirotant des Cuba Libre. Et les corps… envolés ! Evacués proprement par l’équipage sans que personne ne puisse les voir (remarque que ça ne me tente pas vraiment non plus) ! Finalement, rien ne nous dit que ces personnes soient vraiment mortes, ni même qu’elles aient réellement existé !

- Anaïse, tu me fais peur là ! Déjà que c’est pas drôle d’être enfermées dans nos cabines et de ne plus pouvoir aller au cinéma, à la piscine, au sauna, et à tout ce qu’on peut normalement faire sur ce bateau ! Alors si en plus tu te mets à délirer, je vais finir bargeot !

- Mes délires ? Ecoute, j’ai bien réfléchi. Pour moi, il y a trois hypothèses. La première, c’est que nous sommes entrés dans un trou noir maritime, une espèce de couloir temporel dans lequel le bateau dérive sans que le capitaine n’arrive à reprendre le contrôle pour retrouver la trajectoire initiale. Un peu comme Ulysse dans l’Odyssée, quoi !

- Ben voyons ! Et, chaque nuit, ce sont les sirènes qui attirent les passagers par leurs chants mélodieux, c’est ça ? Remarque, vu les prestations de ces vieux croutons de Déline et Jonnhy, je comprends que les voix des femmes-poissons soient plus agréables ! Mais voyons, je suis curieuse de connaître la suite, même si je crains le pire : quelle est ta deuxième hypothèse ?

- C’est ça, moque-toi de moi ! Ma seconde idée, c’est que, pendant que nous étions tous occupés à regarder le feu d’artifice en hommage aux naufragés du Titanic, l’équipage du « King of the Seas » a été enlevé et remplacé, ni vu ni connu, par des extra-terrestres qui s’amusent à tester nos réactions vitales et émotionnelles face à des situations de plus en plus critiques, pour approfondir leurs connaissances des terriens.

- Encore mieux… Des martiens en voyage d’études ! Tu crois qu’ils doivent rédiger un rapport de stage et qu’ils ont un examen à la fin de l’année ? Tu m’inquiètes Anaïse, et je ne sais même pas si j’ai envie d’entendre ta dernière piste… mais bon, maintenant que t’es lancée…

- Bon d’accord, les deux premières sont un peu tirées par les cheveux, mais celle-là est tout à fait réaliste ! Ecoute : en fait, nous sommes des cobayes, alléchés par les dépliants publicitaires comme le corbeau par l’odeur du fromage, enfermés dans cette prison flottante tels des rats de laboratoire pour subir des expériences plus ou moins louches et quand ça rate, paf, ou plutôt plouf ! Bref, on est victimes d’une machination politico-scientifique !

- Mais bien-sûr, il ne manquait plus que ça ! La théorie du complot maintenant ! Arrête-toi Anaïse, tu racontes vraiment n’importe quoi ! Depuis que nos mères nous ont interdit de sortir de la cabine, tu passes ton temps devant les chaînes du câble, à mater des séries débiles ! A force, je crois que ça te monte au cerveau… Tu ferais mieux de dormir, tiens, et tu verras que bientôt nous aurons l’explication de tout ça !

- Mais oui, … Bien-sûr, Maya. Bonne nuit… enfin, si tu réussis à dormir !

myriam