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Lumière des étoiles

- Tu vois, cette meuf, là-bas ?
- Laquelle ? La grande brune frisée ou la petite blonde ?
- Non, je te parle de la frisée
- Ouais, eh ben quoi ?
- Imagine-toi que je l’ai vue sur une affiche, l’autre jour, devant la salle de spectacles. Luz Estrella, qu’elle s’appelle, mais à mon avis c’est un faux nom. Ouais, ça fait faux. Lumière des Etoiles mon œil, pourquoi pas odeur de la mer, ou parfum de moquette, pendant qu’elle y est ?
- Elle fait un peu éteinte, comme étoile, non ? Elle aurait pas mis des années lumières à nous arriver ? Ha, ha ! En plus, elle a un look que je te dis pas. C’est pas vraiment mon style. Et puis, elle est trop vioque ! On croirait ma mère, t’imagines ? Au fait, elle faisait quoi, comme genre de spectacle ?
- Elle chantait je sais plus quoi, ah si, des tangos argentins !
- Hola ! trop nase, comme musique ! Y a ma grand-mère qui en écoutait tout le temps, dans le genre « aïe, aïe, aïe, mi dolor, mi corazonne qui me fait mal au trognonne !». Moi, on me payerait que j’irais pas voir ce genre de truc.
- Ecouter, pas voir !
- Bon, on s’en fout. En tout cas, c’est pas le genre Muriel Robin, quoi.
- Oh dis donc, t’as vu l’équipe de FR3 qui se pointe, on dirait que c’est pour elle ! Allez, viens, on s’arrache, elle me gonfle cette meuf. De toute façon, c’est pas du rap.

Un journaliste, micro à la main, fait un bref discours.

« Nous avons le plaisir de rencontrer ce soir la célèbre Luz Estrella, de passage dans notre commune au cours de sa tournée mondiale. Elle pratique le tango depuis son âge le plus tendre et égale les plus grandes, qui sont toutes argentines, contrairement à elle. Dans sa jeunesse, en effet, au cours d’un voyage à Buenos Aires, elle a rencontré les deux passions de son existence : le tango, en la personne de Roberto Goyeneche, dit el Polaco, un homme hors du commun, à la voix déchirée et à l’âme douloureuse, et également – bien que ces deux choses n’aient aucune relation entre elles - celui qui est devenu son compagnon. Goyeneche, de son vivant, a d’ailleurs déclaré que l’âme de Luz était à n’en pas douter, plus argentine que si elle l’était réellement. « Luz canta el tango como ninguna… », a-t-il déclaré, faisant allusion à un tango célèbre.
Elle va nous gratifier ce soir d’un concert que nous ne sommes pas prêts d’oublier. Par ailleurs, elle joue également du bandonéon, un instrument plutôt dévolu aux hommes d’ordinaire. Mais approchons-nous… »

- Nous sommes extrêmement émus de rencontrer une artiste internationale de votre classe. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur ce qui vous anime dans l’existence ?
- Eh bien, modestement, je peux dire que je ne vis que pour l’art. L’art sous toutes ses formes d’ailleurs. Même si je pratique la plupart des domaines totalement en amateur : je chante dans différents styles, au-delà du tango, je joue de plusieurs instruments, je peins, j’écris… J’ai toujours pensé que l’art, quelle qu’en soit la forme, était plus réel et plus intense que la vie. C’est cela, l’intensité, qui me fait avancer, qui m’intéresse, en vérité…
- On dit qu’il faut avoir beaucoup souffert pour chanter le tango.
- Souffert, pas forcément, mais il est exact que le tango est une quête désespérée de racines, dans laquelle chaque homme se reconnaît, définitivement, comme un exilé.
- C’est comme ça que vous percevez votre propre existence ?
- Totalement. Je ne vais pas vous raconter ma vie, mais en effet, le thème de l’exil intérieur est un de ceux qui m’est le plus cher.
Luz Estrella consulte tout à coup sa montre :
- Veuillez m’excuser, mais avant le concert, il faut que j’aille souhaiter un bon anniversaire à des amis très chers. Je dois y aller maintenant.
- DES amis ?
- Oui, mais cela serait trop long à vous expliquer. Si vous le désirez, vous pourrez venir me voir dans ma loge après le spectacle.

Christine C.