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Routine


Boire un grand bol de café noir, à petites gorgées précautionneuses. S’essuyer la moustache sur sa manche. Recommencer, pour être sûr. Ajuster sa casquette sur son crâne, avec précision. Descendre les marches à pas lents. Se souvenir les avoir déjà dévalées quatre à quatre. Se consoler en les écoutant craquer à chaque pas, dans leur symphonie quotidienne. Arrivé au rez-de-chaussée, frotter ses reins endoloris de ses poings fermés. Vomir le passage de l’idée de vieillesse à la réalité des articulations qui grincent. Prendre à gauche – c’est un principe. Cheminer le long du trottoir en évitant les plots plantés tous les deux mètres. Râler contre la modernité et son incarnation dans les poteaux hostiles et autres obstacles urbains. Parvenu à l’angle, vérifier le bon positionnement de la casquette. Si elle s’est légèrement déplacée, rectifier soigneusement. Traverser la rue au moment où une voix de femme en plastique cachée dans le feu rouge énonce : «piétons, traversez ! » Détester qu’on lui dise quoi faire et à quel moment. Passer devant le bistrot. Sentir l’odeur de fumée qui s’en échappe. Aller jusqu’au square. Compter trois bancs, prendre place sur le quatrième. Enlever la casquette, hocher la tête, saluer Joseph sobrement.
Rester là, se taire, respirer la lumière légère et regarder les jeunes filles qui passent. Echanger deux mots avec Joseph sur le temps, pourri, c’était mieux avant, les météorologues nous ont bousillé le climat. Au bout d’une heure, se lever et rentrer par le même chemin. Ne pas oublier le pain. S’arrêter chez Georges, lui acheter une baguette. Remonter en soufflant. Enfiler ses pantoufles. Allumer le poste. Se frotter les reins de ses poings fermés. Se poser dans le fauteuil en grignotant le pain, les deux quignons d’abord.

Le lendemain, recommencer.

Boire un grand bol de café noir, s’essuyer la moustache, descendre à pas lents, la casquette bien en place. Ne pas entendre craquer les marches. Ne pas prendre à gauche, la rue est éventrée, trouée, bruyante, impraticable. S’aventurer à droite. Ne rien reconnaître. Se demander comment aller jusqu’au square. Ne pas le savoir exactement. Toucher sa casquette pour vérifier qu’elle est toujours bien là. Sentir ses reins, saloperie de vieillesse. Chercher un passage clouté. Etre envahi par la rumeur de frelon des voitures sur le périphérique. S’arrêter au feu. Attendre la voix de la femme en plastique. Ne rien entendre. S’aventurer à traverser. Entendre klaxonner, glisser, crisser. Désirer désespérément sentir ses reins, retrouver la douleur familière. L’avoir perdue. Mettre la main à la casquette. Ne plus la trouver. Se dire qu’il ne faudra pas oublier le pain. Respirer la lumière aveuglante. Lui trouver un drôle de goût. Rêver d’un grand bol de café noir.

Christine C.