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Regard en arrière

Camille a cent ans. Elle ne sait pas que dans quelques semaines, elle va quitter cette vie de jouissance pour des profondeurs moins hospitalières. Son existence se déroule au ralenti dans une maison de retraite au charme désuet. Elle y occupe un studio et vit entre ses châles et ses pots de crème. La scène se passe dans une petite ville de la région des Pays de Loire où il fait bon vivre, encore que Camille ne sorte plus que dans le jardin. En tous cas, le climat n'y est pas rigoureux.



Toute en nonchalance, elle eut deux maris, quatre enfants et des amants en suffisance. Elle batifola beaucoup, peut-être lui sera-t-il beaucoup pardonné. Elle ne fut pas une bonne mère, elle était encore en robe de chambre à midi. Elle n'apparaissait, divinement élégante, derrière la caisse de la boucherie que l'après-midi et minaudait auprès de la mère du docteur, la femme du notaire, la fille du pharmacien ou la bonne du curé. Quand les fils cherchaient leurs affaires de sport, elles n'étaient pas lavées ; quand les filles se plaignaient que le garçon boucher leur faisait des avances, elle leur rétorquait : « Ainsi va la vie, mes petites ». Ne parlons pas de ses qualités de grand-mère. Quel dommage que plus personne ne puisse attester de ses talents de maîtresse, mais gageons qu'allongée, elle se surpassait.



Pour célébrer dignement son centenaire, le directeur de l'établissement a fait l'appel de tous les membres de la famille et convoqué le ban et l'arrière-ban. Si beaucoup sont présents en ce jour, c'est qu'ils doivent tenir de leur aïeul, Henri, le premier mari de la centenaire, tué à l'ennemi en août 1914, qui avait répondu présent, alors que sa situation de famille ne l'y contraignait point. Toujours prêt au sacrifice, le boucher !



Que la mort d'Henri et les frasques de son épouse paraissent lointaines à ceux de leurs descendants qui sont réunis dans cette salle à manger aux murs d'un beige terne, couverts de sous-verres d'impressionnistes !



Le maire prononce un discours pompeux, bute sur un mot savant, se reprend et remet à l'ancêtre un fac-simile sur faux parchemin de son acte de naissance. La vieille femme sourit béatement à cet homme de belle stature, au torse ceint d'une écharpe tricolore, et répond fort intelligiblement à ses questions. Le champagne est versé avec parcimonie dans les coupes, quelques petits fours font triste mine au fond des plats. Les enfants courent dans tous les sens, sans se préoccuper de la solennité de l'instant. Camille ignore jusqu'au prénom de la plupart. Se souvient-elle de ceux de ses quatre petits enfants ? Mais au fond, quelle importance ?



Soudain, Tanaïs tombe en arrêt devant Camille. « Maman, qui c'est la mémé ? » Sylvie, embarrassée, répond : « C'est la mammy de Mammy ! » et Julien passant par là, réplique, péremptoire : « Ben, c'est la mère de mon arrière-grand-père ». Tanaïs, petite fille tenace, ne se départ pas de son calme et poursuit : « Mammy, j'comprends pas ! Explique-moi ! ». Alors, je me penche vers elle et lui récite la litanie de l'histoire familiale : « Tu vois, tu es la fille de ta maman Sylvie, Sylvie est la fille de sa maman Dany, moi. Moi, je suis la fille de mon papa, Camille, et Camille est le fils de sa maman Camille. Donc Mémé Camille, c'est ma grand-mère, l'arrière-grand-mère de ta maman et ton arrière-arrière-grand-mère. »



« Tu veux dire qu'elle marche en arrière ! ». Je pensai en mon for intérieur : « Non, ma chérie, c'est moi qui régresse ».

Danièle