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Chagrin d'enfance

Ma grand-mère ne m'aimait pas.
Elle n'a jamais su me dire les mots qu'on dit aux enfants, je n'ai

jamais pu l'approcher.

Sa chambre m'était un lieu interdit, je ne me souviens pas y avoir

pénétré sauf peut-être une ou deux fois, quand, mon frère taquin, me

poussait contre sa porte, pour m'effrayer ou pour qu'elle me punisse.



Jouxtant notre chambre, toujours ouverte, sa chambre nous était trés

souvent fermée.

Chez elle, c'était différent de chez nous, l'atmosphère y était

étouffante, l'espace encombré par la grande armoire à glace, le grand

lit, le coffre immense qui tenait la moitié du mur. Des rideaux

vert-olive, toujours tirés, plongeaient la chambre dans la pénombre le

jour, la nuit.



Autoritaire depuis ce jour où, son mari décéda lui laissant mon

père âgé d'à peine un an et où elle dut faire face à la vie toute

seule, son autorité ne cessa de s'étendre à tout son entourage.

L'argent manquait à la maison, elle dût travailler dûr dans les

champs.

Plus tard, à l'école mon père travailla aussi dûr pour réussir, il

voulait reposer celle qui lui fut à la fois le père et la mère.



Le jour où il se fit une situation, il manifesta son envie de se

marier, il fut si rapide dans son choix, qu'elle se trouva devant le

fait accompli: la jeune mariée venait de la ville, non habituée aux

travaux de la ferme, elle ne lui serait d'aucune aide.



Bourgeoise et snob disait-elle de sa bru qu'elle prit en aversion dès

les premiers jours.

Quand mon père rentrait le soir, il ne savait qui aller saluer en

premier, sa jeune femme cloîtrée dans sa chambre et qui lui a manqué ou

sa mère qui l'attendait pour lui raconter la nonchalance de celle

qu'il venait d'épouser.

Jour après jour, l'atmosphère s'envenima, mon père changea, il devint

irritable, s'énervant pour un rien , sa colère ne se retournait que

contre ma mère .



Quand mon frère naquit, ma mère vit la joie et la fierté dans les yeux

de sa belle-mère, elle crut un instant que leur relation allait

changer mais il n'en fut rien.

Le garçon fut dorloté, gâté, vénéré puis transféré à ma venue dans la

chambre de l'aïeule.

Autant ma mère était heureuse de ma naissance , autant elle était

accablée de la main-mise de sa belle-mère sur son fils.



Petit à petit, l'autorité de ma grand-mère et son aversion pour ma

mère s'étendirent à moi, je n'étais pas sa petite fille, j'étais la

fille de ma mère, la nuit, j'en pleurais de dépit.

Mon frère lui, jouissait de tous les droits.

Je ne me l'avouais pas mais j'étais jalouse de la place qu'il occupait

dans le coeur de ma grand-mère, qu'il occupait dans sa chambre et même

auprès d'elle à table, jalouse de cette tendresse qu'elle lui

prodiguait à tout moment.

Je regardais faire avec un pincement de coeur, déjà, ma mère n'était

plus disponible pour moi, mon frère cadet accaparait toute son

attention et, à mon tour, j'ai été délogée de la chambre des parents:

j'étais partie pour un long voyage, la chambre d'enfant était la

dernière, au fond du couloir.

Mon lit, le premier posé contre le mur fut suivi d'un deuxième puis

d'un troisième au fil des ans.

Un jour, le petit lit bleu de la chambre des parents fit son apparition

dans notre chambre, ce jour-là, ma mère, un biberon à la main, ma

petite soeur dans l'autre, m'a dit " je te la confie pour la nuit,

prends-en soin ", elle voulait dire pour toutes les nuits mais elle

n'eut pas à le préciser, j'avais très bien compris.



Ameline