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Fragile innocence

Comment c'était déjà, avant ?

Pieds nus, Ludovic remonte le couloir. Devant la porte entrebâillée de la chambre, il s'arrête un instant, puis jette un rapide coup d'œil à l'intérieur. Aucun bruit ne lui parvient mais il sent la présence de l'Absente. C'est comme ça qu'il la nomme désormais. Absente de leurs jours, de leurs nuits, de leurs vies. Cette femme qui dort, assommée par des substances légales largement ordonnées, n'est plus que le fantôme de leur mère. Du haut de ses douze années, il est l'homme de la maison. Un glissement derrière lui le fait se retourner. Samuel, de sept ans son cadet, arrive vers lui.

Viens, lui chuchote-t-il en le prenant par la main et en le conduisant vers la cuisine.

Tirant une chaise, le bout de chou s'installe et regarde son frère préparer leur petit déjeuner.

Pourquoi elle fait que dormir maman ?, demande-t-il alors à brûle-pourpoint.

Un bol rempli de céréales apparaît devant lui.

Mange.

Ludoooo.......

Silence.

Allez...., dis-moi...

C'est parce qu'elle a mal aux yeux !, déclare l'aîné pour clore le sujet.

Une première cuillère avalée en appelle une deuxième. Seul les bruits de mastication se font entendre.

Elle pourrait mettre des lunettes de soleil, lance soudain Samuel la bouche pleine, frappé d'une soudaine lucidité. Tu sais, comme la dame qui habite en face et qui en porte quand son mari a fini de crier.

Déstabilisé, Ludovic ne trouve rien à répondre. Le visage rayonnant de son petit frère lui fait mal au ventre.

Je ne sais pas, on verra, élude-t-il. Pour l'instant, il faut se dépêcher sinon on va arriver en retard à l'école.

A ce moment là, la porte s'ouvre sur la haute silhouette de leur père. Le visage fermé et déjà disposé à rattraper la nuit passée au travail, il les salue rapidement avant de partir s'allonger sur le lit de son fils aîné. S'approchant de lui, Samuel le secoue à l'épaule.

Tu sais, papa, il faudra acheter des lunettes de soleil.

Le regard vide se pose sur Ludovic dans l'attente d'une explication.

Non, t'inquiète, le rassure alors le jeune garçon. C'est rien.

Prenant fermement son petit frère par la main, il l'amène dans la salle de bain pour finir de le préparer. Boudeur, l'enfant se laisse faire sans rien dire. Au moment de quitter l'appartement silencieux, il se plante dans le couloir et regarde son mentor, la mine grave.

Dis, Ludo, tu crois qu'avec les lunettes maman nous verra ?













LYDIE F