Destination : 203 , Trois nuances de rose


Xpérience

Je n’aurai jamais imaginé franchir les portes d’un tel endroit. Je ne savais même pas qu’un tel endroit existait. Enfin, pas comme ça, en pleine ville, au milieu d’une rue (certes d’un quartier excentré) mais au vu et au su de tous. Et puis, l’inscription sur le fronton ne laissait aucune ambiguïté sur ce qu’on venait faire là.

En entrant, j’ai tout de suite été saisie par l’ambiance. Décontractée, décomplexée, naturelle. Une lumière blanche, crue tombe du plafond, loin de l’idée un peu intimiste que je m’étais faite, sans trop savoir pourquoi d’ailleurs. Au bar, plusieurs personnes sont assises, installées sur des banquettes de faux cuir rouge se faisant face et séparées par une petite table basse. Je remarque tout de suite qu’ils sont tous au moins deux. Ici, on ne vient jamais seul. C’est une question de sécurité, de confiance. C’est la première règle à respecter pour avoir le droit de franchir le seuil. Nous, nous sommes trois. Un homme, deux femmes. Je suis novice, Ils vont m’initier.



Nous entrons dans les vestiaires qui ressemblent à n’importe quels vestiaires de n’importe quelle salle de sport : des casiers, des douches, des toilettes. Seule différence, au fond, un sauna relie les vestiaires des dames et ceux des messieurs. C’est pour après, me souffle mon accompagnatrice… Après ? Mon esprit s’égare et je ne peux m’empêcher d’imaginer les corps allongés, alanguis, moites de transpiration… Je reviens à la réalité quand mon accompagnatrice me tend les vêtements préparés pour moi. A mon grand soulagement, ils restent simples mais je suis quand même un peu gênée par la coupe très près du corps qui ne cache rien de mes formes. Mais la matière, ultra souple, permet de garantir une grande liberté de mouvements. Une fois habillée, elle s’approche de moi et me tend une étrange ceinture de cuir grossier. Elle se met à genoux et m’aide à enfiler mes jambes dans deux anneaux de cuir. Elle remonte ces jarretelles sur chacune de mes cuisses, lentement, avant de les serrer d’un mouvement sec. Elle m’explique ensuite comment ajuster moi-même la ceinture à la taille. Ni trop lâche, ni trop serrée. Je dois être à l’aise, pouvoir bouger et me déplacer sans me sentir entravée. Il n’empêche que cet étrange harnachement pèse sur mes hanches. Elle m’assure que bientôt, je ne le sentirai même plus.

Nous sortons enfin des vestiaires et retournons au bar attendre son compagnon. La plupart des personnes partent maintenant vers la grande salle, toujours au moins par deux, quand ce n’est pas trois comme nous ou même quatre. Des hommes avec des femmes, des femmes avec des femmes, des hommes avec des hommes, de tous âges. Toutes les configurations sont possibles, ici, il n’y a pas de tabous ni de préférence : chacun fait selon son envie. Chaque petit groupe choisit ensuite son espace de jeux et se prépare, sans se soucier le moins du monde de ce qu’il se passe autour, de ceux qui passent près d’eux.



Quelques minutes à peine et Il sort à son tour des vestiaires masculins. Lui aussi a changé de costume. Il nous regarde en souriant avant de nous tendre la main : Allez, on y va maintenant… Nous avançons de quelques pas dans la salle immense, cathédrale de pierre et de plexiglass. Ils choisissent l’endroit, ils choisissent le moment. Je suis devenue une marionnette, ma vie est entre leurs mains. Une fois arrivés, Elle me pousse fermement vers son compagnon. Il tient une corde dans ses mains. Il m’attache solidement à lui, nous sommes reliés par ce cordon brut. Il me demande de vérifier moi-même que les nœuds sont solides et ne lâcheront pas. « C’est la règle », dit-elle pour me rassurer…

Règle… Sécurité… Confiance… Appréhension… Communication… je vois ses lèvres remuer, je distingue vaguement quelques mots, suffisamment pour comprendre qu’Elle énumère les termes de notre engagement réciproque. Une convention tacite, un contrat de survie, entre le maître et l’élève, entre celui qui tient la corde et celui qui se promène au bout :

Règle n°1 : toujours vérifier que son matériel est correctement installé

Règle n°2 : toujours vérifier que le matériel de son partenaire est sécurisé

Règle n°3 : ne pas se précipiter, prendre son temps,

Règle n°4 : expliquer ce qu’on veut ou pas faire, ce qu’on peut ou ne peut pas faire

Règle n°5 : ne jamais aller au-delà de ses limites ; le dire clairement et fermement

Mon cœur est sur le point d’exploser. Mon ventre est une boule dure. Je ne suis plus vraiment là, je ne suis plus vraiment moi. Je suis partagée entre la peur et l’excitation. C’est le moment. Je m’approche du mur dans lequel des crochets sont solidement implantés. La paroi, grise, nue, vertigineuse, se dresse devant mes yeux. Mes deux compagnons se sont tus, ils attendent que je fasse le premier pas. C’est à moi de me lancer. Je ne peux pas reculer. Après tour, personne ne m’a obligée à venir là. C’est aussi mon choix.



Je prends une grande inspiration et j’avance ma main droite. Le premier contact est surprenant. Je glisse ma paume sur la surface et choisis un premier point d’accroche. C’est autour de ma main gauche de s’amarrer doucement autour d’une douce rondeur au galbe troublant. Instinctivement, mes cuisses s’écartent tandis que mes pieds cherchent un appui solide, confortable. D’un mouvement de bassin, je bascule mes hanches vers l’avant. Je tends mon bras droit, mes doigts cherchent et testent les aspérités qui s’offrent à moi. Tantôt, j’empaume une pomme ronde et ferme, tantôt c’est l’extrémité d’une pointe durcie qui obtient ma faveur. Et en même temps, chaque fois, mes jambes poussent vers le haut tandis que mon ventre en feu frôle la paroi. Le temps disparait, ne reste que cette sensation tactile, sensuelle, de mes mains ouvertes, de mes cuisses frémissantes, de mon ventre qui se presse furieusement contre la paroi. Un grand vide s’ouvre sous mes pieds, j’ai l’impression de brûler, mes muscles se raidissent sous l’effet de cette peur primaire qui remonte de très loin. Mes lèvres sont sèches, furieusement sèches et ma langue darde hors de son antre pour essayer d’y remédier. Mon souffle devient plus court, la panique se mêle à mon désir, une sensation surnaturelle s’empare de moi. Je suis tétanisée.



- Je veux arrêter.

- Tu peux continuer.

- Non. Je ne peux pas…

- Si. Encore un peu.

- S’il te plait.

- Non.

- Je n’y arrive pas…

- Repose-toi un instant… Assieds-toi dans ton harnais. Prend le temps, tu as tout ton temps. Respire, habitues-toi aux sensations… regarde autour de toi.

- …

- Quand ça va mieux, tu me le dis.

- …

- On y va ?

- Ok, on repart.



Je reprends ma progression. Lentement, lentement, lentement. Mes bras tremblent, plusieurs fois j’ai l’impression que je vais perdre pied, perdre connaissance. Le sang bourdonne à mes tempes. J’ai chaud. Malgré tout, je continue. De temps en temps, je marque une pause. Et puis soudain (je ne sais pas combien de minutes se sont écoulées), c’est l’explosion finale, la décharge électrique et orgasmique : j’y suis ! Un formidable rayon éclate dans mon ventre, une chaleur, soudaine et fulgurante. La jouissance… Celle de la victoire, de la domination sur ma peur vertigineuse du vide… Celle de me sentir vivante, et heureuse et abasourdie de tant de bonheur.

Je redescends lentement, me laissant glisser le long de la corde qui, tout ce temps, me reliait à la vie.

Je pose les pieds au sol, mais ma tête est encore là-haut. Ma sœur et mon beau-frère me regardent : « Bon anniversaire Myriam ».



Je viens de gravir un mur de 12 mètres. Moi.

Je n’aurais jamais imaginé que je ferais cela un jour. Je ne savais même pas que j’en étais capable.

Myriam