Destination : 10 , Road Movie


La ville est un long fleuve (2)

CHAPITRE 4 « Trèves de balivernes ! »



Encore un peu sonné par ce qu’il venait de se passer, je me retrouvai sur la place, ruminant mes pensées et pestant contre ma naïveté. Quelle idée stupide ! Vraiment, j’aurai mieux fait de rester chez moi plutôt que de suivre le chemin ouvert par une lettre anonyme ! Pourquoi accorder tant d’importance à cette histoire qui, au final, quatre générations après, ne me concernait plus vraiment ? Il était temps pour moi de rentrer à la maison, retrouver le petit train-train qui me convenait parfaitement. Consultant ma montre, je découvris qu’il était presque onze heures. Mon train, réservé au moment du départ, ne partait qu’à 14h16, précision d’horaire SCNF bien connue ! Je décidai donc de m’asseoir à la terrasse du café voisin, astucieusement nommé « Brasserie de l’Hôtel de ville ». Je commandai un café au garçon qui portait sur la tête des dreadlocks d’une rare longueur.

Quand il m’apporta ma tasse, quelques minutes plus tard, je lui demandai -à tout hasard et surtout sans trop y croire-, s’il connaissait la résidence des Œillets. Je fus surpris par ma réponse affirmative. Il ajouta, avec une courtoisie exemplaire, que si je désirai m’y rendre, je pouvais prendre le bus numéro 23, à l’arrêt situé juste en face de nous. Je le remerciai, ravi de constater que tout le monde dans cette ville n’était pas à l’image de cette secrétaire grincheuse.

Pour patienter, j’attrapai le journal de la presse locale, abandonné par un client sur la table voisine. Je déroulai lentement les pages, les unes après les autres. Je faillis m’étrangler en découvrant, à l’avant-dernière page, un en-quart intitulé sobrement « les Balivernes du père Limpinpin ». Je plongeai dans cet article qui se révéla savoureux et plein d’intelligence, dans lequel l’auteur s’amusait à expliquer l’origine et la signification de mots ou expressions traditionnelles du pays, qu’il illustrait avec un style parfait par des anecdotes actuelles. La coïncidence était trop forte… L’hôtesse de mairie ne s’était donc peut-être pas moquée de moi ?

Je rappelai le serveur pour lui demander quelques éclaircissements. Il me répondit, tout aussi aimablement que la première fois, que le « Père Limpinpin » était évidemment un pseudo, celui par lequel l’auteur de ces quelques lignes signait ses articles quotidiens. L’homme en question était en réalité un ancien professeur à la retraite, natif du pays, passionné par sa ville et ses habitants dont il connaissait l’histoire (et les histoires) sur le bout des doigts. Le serveur ajouta qu’il était un guide extraordinaire, passionnant et passionné, pour découvrir la vie de la région. Je lui posais enfin la question essentielle à mes yeux :



- Est-il possible de le rencontrer, sans le déranger ?

- Oui, à condition d’avoir une bonne raison pour le faire. Vous comprenez, il ne va pas faire faire le tour de la ville avec tous les touristes qui se pointent… Mais, si vous avez une motivation spéciale ou importante, il sera ravi de vous recevoir.

- Et comment puis-je le contacter ?

- Par téléphone, éventuellement… je vous apporte un annuaire ?



C’était tellement simple que je croyais rêver. Un rapide coup d’œil sur ma montre m’appris que j’avais encore trois bonnes heures devant moi. Pourquoi ne pas tenter ma chance ? Je composais le numéro. Une voix forte et pleine d’assurance me cueillit et balaya tous mes doutes :



- Pierre L., je vous écoute ?

- Bonjour… excusez-moi, je me permets de vous appeler pour savoir si vous pourriez m’aider…

- En quoi et comment puis-je vous être utile, jeune homme ?



En dix minutes, je lui avais raconté mon histoire, depuis la lettre anonyme reçue à mon domicile jusqu’à son article que je venais de découvrir. Et, un quart d’heure plus tard, j’étais dans le fameux bus 23. Le fameux « père Limpimpin » m’attendait chez lui.





CHAPITRE 5 « De surprises en surprises »



Je fus reçu par un homme d’une rare gentillesse, un octogénaire usé par les ans mais dont le regard pétillant laissait deviner un esprit vif et intelligent. En m’attendant, il avait déjà commencé ses recherches. Il connaissait déjà l’histoire qu’il s’apprêtait à me raconter. Sachant que je n’avais pas déjeuné, il avait posé en face de son assiette un deuxième couvert et insista pour partager avec moi son repas, un ragout de lentilles préparé par sa voisine le matin même.



- Il y en a largement pour nous deux… et puis, nous discuterons tranquillement en mangeant.



J’acceptai cette proposition et ne regrettai pas ma décision : le repas était délicieux ! Après avoir dégusté en silence quelques bouchées, il posa sa fourchette et me demanda de lui raconter l’histoire de mon arrière-grand-père. Je lui fis part de peu que je savais, ne lui cachant pas tous les non-dits et le mystère qui entourait mon aïeul, sa vie et sa disparition. Quand j’eus terminé, il me fit signe de finir mon assiette avant qu’elle ne soit complètement froide. Et ce fut son tour de parler :



- J’ai bien connu votre arrière-grand-père. Car oui, cet homme enterré dans notre cimetière, même s’il porte un autre nom, est bien votre ancêtre. Pourquoi et comment est-il arrivé ici ? D’après ce qu’en ont raconté mes parents, il est arrivé juste après la guerre, avec d’autres anciens soldats prisonniers venus d’Allemagne. Les autres sont rentrés chez eux, mais pas lui.

- Pourquoi ?

- Voyons, comment dire… il n’était pas tout seul. Et j’imagine que ç’était compliqué de rentrer chez lui, dans sa maison, son village, en laissant derrière lui une fille enceinte jusqu’au cou !

- Comment ça ? Il avait une autre femme ?

- Enfin, pour nous, c’était « sa » femme, vu que c’est comme ça qu’ils se présentaient. Ils sont allés à la mairie, ils ont dit qu’ils s’étaient mariés là-bas, en Allemagne, mais que dans la précipitation du départ, ils avaient perdu tous leurs papiers. A cette époque, je te parle de début 46 ou peut-être 47, tout le pays était en reconstruction et, à la mairie, on n’a pas cherché à vérifier ce qu’ils disaient : on les a cru sur parole. Alors ils se sont installés ici, et ils sont restés jusqu’à leur mort.

- Mais…ils, enfin lui, il n’a jamais parlé de sa famille ? Il avait quand même laissé ses vieux parents, sa femme avec trois gosses… et pas un mot en près de quarante ans ?

- Ça, je peux pas te dire ! Il faisait pas des confidences à tout le monde et, maintenant, ceux qui l’ont bien connu sont presque tous partis…

- Mais, il faut bien que quelqu’un soit au courant… sinon, comment expliquer que j’ai reçu cette lettre ?

- Pour ça, j’ai ma petite idée… si tu veux bien retarder ton départ, au moins jusqu’à ce soir, je vais t’emmener rencontrer une petite dame qui sera ravie de faire ta connaissance…

- Qui ça ?

- Ta grand-tante, pardi !

- Elle est encore en vie ? C’est elle qui m’a écrit ?

- Ça, nous le lui demanderons ! Hâte-toi de terminer ton repas, nous y allons. Le bus passe dans dix minutes et il me faut bien ce temps pour arriver jusqu’à l’arrêt !

myriam