Destination : 27 , L'incipit d'Antoine B.


Le Dieu Soleil

L'été 1974 les bateaux ne partirent plus de Santorin.

Les Turcs venaient d'envahir Chypre, la Grèce s'apprêtait à la guerre contre l'ennemi héréditaire. Le trafic était paralysé. Pris au piège dans les îles les touristes, en vacances forcées dans leurs hôtels, ne pouvaient rentrer dans leur pays. Moi j'étais assignée à domicile dans ma patrie de coeur, dans ma patrie d'amour : Santorin, l'île de Dionysos.



Jeune étudiante helléniste, j'étais venue rejoindre, le temps d'un été, le jeune dieu du vin et de l'ivresse, rencontré, un an plus tôt, à Santorin.

L'île chantée par Pindare, Kallistè la très belle aux cent mille terrasses, dressait sur la mer ses laves volcaniques couronnées de maisons blanches, alliance de neige et de Meltem, alliance de neige pour mes noces de feu.

Sakis portait un nom divin : Sakis, diminutif de Dionysakis, le dionysien. Sakis était un jeune dieu, dont le visage flamba dans mon coeur comme un soleil couchant sur la Caldeira. Dans le soir s'abaissant ses paupières de pourpre et ses lèvres bleutées hantèrent mes rêves. Chaque nuit je m'enivrai à l'hydromel de leur coupe. Chaque soir ma mémoire tournoyante, hallucinée, vint s'embraser aux soleils de sa danse dans les tavernes de Santorin, où les hommes ont la sensualité des femmes et la beauté des dieux. S'embrasait en extase mon âme, flamme rase au sumac du désir, s'empourprait à l'errour mon coeur lourd d'amour, chaloupe ivre. Ivre de son ivresse je tournoyais sans fin au labyrinthe blanc de ses envoûtements. Phalène halluciné je fus femme-cendre, amante consumée.

Le jeune dieu brûla de mon brasier, nos deux flammes unies firent un incendie, qu'un an de séparation n'avait pas éteint. Nos lettres ardentes tels des tisons propageaient l'amour comme un feu de garrigue, en étincelles de pur désir.



Je le retrouvais donc, en cet été que la guerre menaçait, plus superbe, plus flamboyant, plus solaire que jamais.

Et le soleil illumina mes nuits.



Cet été-là Sakis finissait son service militaie à la caserne de Santorin, juchée sur une colline de garrigue sèche, au sommet désert de l'île. Chaque nuit il faisait le mur pour me rejoindre, sautait sur une vespa cachée par son ami Yannis dans un buisson de cade, parcourait les dix kilomètres le séparant de Théra, la ville blanche accrochée à la falaise où je l'attendais. Je logeais chez l'habitant, une chambrette fraîche blanchie à la chaux dont la terrasse offrait une vue plongeante sur la Caldeira. Un cafetier voisin, à l'âme mélomane, avait pris l'habitude d'accompagner chaque crépuscule de l'adagio d'Albinoni, d'une sérénade de Mozart ou d'une fugue de Bach.

Chaque soir le soleil mourait en plaintes lentes, empourprant de son sang la mer qui frissonnait, violette, avant de l'engloutir en ses flots fécondés.

Chaque nuit le soleil renaissait en étreintes brûlantes, renaissait et mourait d'amoureuse agonie, en ma chair pantelante et mon âme éblouie.



La journée sans Sakis n'était plus qu'une attente, une sorte de nuit, avant le crépuscule, l'aube renouvelée de notre flamboyant amour.

Je traînais dans la ville, dans les rues bordées d'échoppes, descendais les trois cent quatre-vingt-trois marches abruptes écornant la falaise, jusqu'à la plage de sable noir où attendaient les bateaux immobiles, paralysés.

Les touristes, angoissés, prisonniers de l'île, s'agglutinaient près des bâtisses officielles, allaient aux nouvelles, s'arrachaient les rares journaux étrangers, en oubliaient de vivre ces étranges vacances près du volcan endormi.

Moi, j'attendais la nuit.



Un soir il ne vint pas. Ni le lendemain. J'appris par Yannis que les soldats, réquisitionnés, étaient partis pour Athènes rejoindre une autre compagnie. Un bateau, libéré, les avait emmenés. Sakis n'avait rien laissé pour moi. Aucun message.

Esseulée, désertée, je restais prisonnière de l'île à la dérive. Du monde. De ma vie. Les jours s'écoulaient sans but, les nuits sans soleil étaient si froides ! Le temps devint interminable, chaque seconde fut un puits noir où je sombrais, entre espoir et ennui. Chaque soir du haut de ma terrasse je contemplais le sublime spectacle du soleil rejoignant la mer pour y mourir, et le soleil se noyait en ma nuit solitaire.

Enfin, au bout de trois semaines, nous fûmes libérés. Les bruits de guerre s'apaisaient. Les bateaux à nouveau sillonnaient la mer. Les touristes pouvaient partir. Je pris le premier ferry pour Athènes, d'où un avion m'emmena à Paris.



Du jeune dieu-soleil je n'eus plus de nouvelles. Toutes les lettres que j'envoyai me furent retournées : inconnu à cette adresse.

Avais-je donc rêvé ?

Il me fallut longtemps, longtemps pour me résigner à la froideur des nuits sans soleil et des vies sans amour.



Je ne suis jamais revenue à Santorin. De quoi avais-je peur ? D'y voir un Dionysos empâté par l'âge, devenu Silène ? Ou d'y trop reconnaître, au détour d'une ruelle blanche, une jeune étudiante errante, désertée, amante consumée du dieu-soleil, du dieu-amour ?



Pourtant je rêve encore :

d'une terrasse blanche je contemple la Caldeira. Les vagues violettes frémissent autour du volcan. Une fugue de Bach module à l'infini la lente descente, la lente agonie du soleil rejoignant son amante frissonnante de désir, frissonnante, pour y mourir, de plaisir.



Un jour, je prendrai le bateau pour Santorin.







notes : l'errour n'est pas un néologisme, mais un mot provençal désignant le crépuscule. J'ai une grande tendresse pour ce mot, qui prête à rêver, et à errer.



La Caldeira est le terme qui désigne la baie formée, au centre de Santorin, par l'effondrement du volcan, lors de sa dernière éruption, vers 1620 avant JC, qui aurait provoqué un ras-de-maée gigantesque dévastant la civilisation minoenne : certains voient en Santorin la mythique Atlantide. Il reste de cette éruption une cité récemment mise au jour, comme Pompéi, Akrotiri, et dont les fresques, superbes, sont exposées au musée d'Héraklion.

L'île forme comme une lune : à l'ouest, le croissant, formé par des murs de lave, une falaise noire de pierre ponce surmontée des maisons blanches de Théra. à l'est, la mer a submergé une partie du volcan, dont ne reste qu'une langue de lave : le tout fait comme un chaudron ( une caldeira ). Du haut de Théra on a une vue sublime de ce paysage. "voir Naples et mourir" ? Voir Santorin. On peut mourir après.



Josée