Destination : 93 , 100 % paroles


Dites-moi tout !

- Que voulez-vous faire ?
- Changer !
- …
- Pourquoi vous souriez ?
- Il est des jours où on veut quitter sa tête. Qu’est ce qu’on fait ? On éclaircit ? On coupe ? Dites moi tout !
- Ce que vous voulez. Changez moi ! Que mon mari trouve une nouvelle femme et que mon amie me jalouse à mort ! Ne riez pas, je suis sérieuse !
- « Je sais, » lui répondis-je, en étalant le nuancier devant son nez, « je vous propose de rester dans le classique. Couleur chocolat et mèche blonde ou cuivrée sur une coupe effilée »
- Vous pensez que ça m’ira ?
- « J’en mets ma main à couper ! Et sans ma main…je ne peux plus travailler !
- « OK, allons-y pour le chocolat ! » Continue-t-elle, détendue. « Et des mèches miel s’il vous plait. Tant qu’à faire, restons dans le sucré. »
- Je reviens tout de suite
- « Vous savez qui m’a donné votre adresse ? » Crie-t-elle alors que je prépare les produits dans la pièce du fond.
- Non !
- Madame Erart !
- « Madame Erart ! » répété-je en articulant chaque syllabe et en appuyant particulièrement sur le « te » final pour laisser le souvenir monter.
- Oui, c’est une de vos clientes. Elle est ra-vie ! dit-elle, accentuant à son tour sur le « vie » pour donner vigueur à son discours.
- Toutes les clientes n’ont pas les mêmes attentes de sa coiffeuse.
- C’est vrai
- Voilà. Je commence par les mèches et je mettrai la couleur après, entre le papier d’aluminium.
- « Vous savez, Madame Erart n’est pas vraiment une amie, c’est une relation » poursuit-elle dubitative.
- Dring, dring !
- Hum, hum ! Excusez moi.
- Je vous en prie
- Salon Figaro bonjour ! Un rendez-vous, demain ? Dix heures, ça vous convient ? Très bien. A quel nom s’il vous plait ? C’est noté, à demain Madame !
- « Ca marche bien, on dirait » me dit-elle lorsque je reviens à ses cotés
- Ca va, dis-je en tricotant les mèches
- Moi, j’aurai aimé être coiffeuse. Quel talent, vous avez ! Quel pouvoir !
- Vous trouvez ?
- Oui, vous, vous avez le pouvoir de rendre beau. Du moins, donner l’illusion. Le pouvoir d’apaiser aussi ! Il est plus agréable d’aller chez le coiffeur que chez le dentiste, vous ne croyez pas ? Pensez au quotidien d’un dentiste ! On imagine son compte en banque, rarement son talent.
- Et on ne lui montre pas ses dents non plus alors que moi, …. Ah, le dentiste sait faire valoir sa tranquillité !
- Ah, ah, vous êtes drôle !
- Attention, c’est un peu froid. Ca va ? La couleur ne vous pique pas ?
- Ca va. Donc, je vous disais, j’aurai aimé être coiffeuse. Mais, je me suis mariée jeune... Trop jeune…
- Ah
- Avec un dentiste...
- Ah voilà
- « J’ai eu des enfants. Ils sont grands maintenant » dit-elle en balayant l’air de sa main, signifiant leur départ, certainement.
- Ah
- Je n’ai jamais travaillé. On s’ennuie, vous savez ! Même mon mari s’ennuie. Il a une maîtresse, pour passer le temps.
- Ah
- Oui, Madame Erart.
- …
- « Ne faîtes pas cette tête ! » dit-elle en m’examinant dans le miroir. Elle soupire avant de reprendre, sarcastique, « C’est formidable les nouvelles technologies ! Au XIXième, on s’écrivait des lettres, maintenant, on s’écrit des SMS. C’est un retour vers le romantisme, vous trouvez ? Enfin Chateaubriand pâlirait devant les fautes d’orthographes assénées sur cet appareil. »
- ……
- « Pensez-vous que je sois jalouse ? » Elle grimace en regardant ses orteils et répond au miroir « Si, je le suis. De ses mèches, surtout ! Je plaisante. Ca fait longtemps que je suis habituée aux turpitudes de mon mari... Tenez, regardez derrière vous, qui débarque ! » murmure-t-elle en fixant l’entrée du magasin par le miroir, qui fait office de rétroviseur géant.

- Madame Erart, Bonjour ! lançé-je avec un sourire aussi grand que mes yeux s’écarquillent de stupeur.
- Bonjour ! Oh, coucou, Hélène, comment vas-tu ? Tu t’es enfin décidée à venir chez le coiffeur ! Déclare-t-elle, hésitante entre l’exclamation et l’interrogation.
- Je ne sais plus quoi faire pour garder mon mari.
- Hum, hum, qu’est ce qu’on fait, aujourd’hui, Madame Erart ?
- Un brushing, s’il vous plait !
- Si vous voulez passer au bac, je vous fais le shampoing tout de suite !
- Ah bon, je n’attends pas ? Ce monsieur n’est pas avant moi ?
- Monsieur attend Eric. Eric, tu t’occupes de Monsieur ?
- « Ca tombe bien, j’ai un rendez-vous et je suis un peu pressée », reprend Madame Erart, en s’installant au bac pendant que j’ouvre le robinet
- « Ah oui ? Un rendez-vous galant, je parie ! » ajoute la cliente légèrement méchée et pleinement éméchée de colère
- Qu’est ce que tu dis, Hélène ? Je n’entends pas avec l’eau !
- Ca vous convient la température de l’eau, Madame Erart ?
- Oui, très bien !
- Rien ! Je ne dis rien, comme toujours
- Voilà, Madame, on passe devant, s’il vous plait ?
- « Je vous suis. » dit-elle en faisant claquer ses talons aiguilles sur le parquet. « Comment va ton mari, Hélène ? » ajoute-t-elle à l'énervement croissant.
- Installez-vous
- Bien, tu devrais le savoir ! Répond la femme du dentiste au moment où je place la cliente au banc de coiffage.
- Pour le brushing, je mets les pointes vers l’extérieur ?
- Oui, comme d’habitude. Qu’est ce que tu dis, Hélène ?
- Rien, je ne dis rien.
- Qu’est ce que tu dis ? Je n’entends rien avec le sèche-cheveux.
- Pfff !
- On fera les mèches la prochaine fois, si vous voulez.
- Oui, elles sont bien les mèches. Je les referai la prochaine fois,
qu’est ce que vous en pensez ?

- Je pense qu’elle devrait tirer plus fort pour t’arracher les cheveux !
- Madame, vous pouvez passer au bac, s’il vous plait. On va vous rincer.
- Qu’est ce que vous dites ? Je n’entends pas avec le sèche-cheveux.
- " Je parlais à votre...amie."
- J’y vais. A quel bac dois-je m’installer ?
- « Celui que vous voulez mais allez-y, je sens que ça va déborder !
« Clotilde, vous pouvez rincer Madame, s’il vous plait ? »
- Parfait, ce brushing ! s’exclame Madame Erart de sa voix pointue
- Un peu de laque ?
- « S’il vous plait. » Elle admire son reflet dans le miroir et ajoute encore « Parfait ! Je suis prête pour mon rendez-vous. »
- Voilà, ça fera dix-huit euros, s’il vous plait.
- Tenez, gardez la monnaie ! Hélène, j’y vais, je ne t’embrasse pas mais le cœur y est ! A la prochaine !
- Madame, restez bien assise au fond du bac s’il vous plait ! murmure la timide voix de Clotilde, ses mains accrochées aux longueurs de cheveux comme une laisse qu'elle retiendrait.
- Au revoir, Madame Erart !
Soupire ! Je m’adresse à Clotilde qui peigne encore les cheveux trempés de l’épouse trompée : « Eric fera la coupe de Madame et vous lui ferez le brushing. » Aussitôt, je murmure avec conviction à mon intégrité « moi, je passe à autre chose ».

- Bonjour Madame ! annoncé-je à la nouvelle crinière pénétrant le magasin
- Bonjour ! Je voudrais changer de tête. Une coupe, une couleur, je ne sais pas.
- Bien, installez-vous.
- C’est une amie qui m’a conseillée de venir chez vous !
- Vraiment ? Ne m'en dites pas plus !

cathy-laure